I. Quels jeunes ?
Au sein de nos différentes structures d’intervention sociale et éducative, nous accompagnons chaque jour des jeunes aux parcours de vie variés. Nos pratiques s’inscrivent dans plusieurs champs d’action : la protection de l’enfance en MECS auprès d’adolescents et de jeunes majeurs, l’accompagnement de mineurs non accompagnés ayant connu l’exil et parfois des traumatismes, le Programme de Réussite Éducative destiné aux enfants et aux familles confrontés à des difficultés, ainsi que les services sociaux polyvalents et d’insertion qui soutiennent l’accès aux droits, l’autonomie et l’inclusion sociale.
Malgré la diversité de nos missions, nous accompagnons un public commun. Il s’agit principalement de jeunes âgés entre 14 à 25 ans. Cette période de vie représente une étape importante dans le développement. Les jeunes construisent leur identité, développent leur autonomie et cherchent progressivement leur place dans la société. C’est aussi une période marquée par une plus grande sensibilité émotionnelle et psychologique.
Les jeunes que nous accompagnons évoluent aujourd’hui dans un contexte sociétal en pleine évolution. La crise sanitaire liée à la Covid-19 a profondément modifié certains repères. Les périodes de confinement, les ruptures dans les parcours scolaires ou professionnels, l’isolement et les incertitudes liées à l’avenir ont marqué une partie de cette génération. Pour certains jeunes déjà fragilisés, ces difficultés sont venues s’ajouter à des situations de précarité, de ruptures familiales, de violences, de parcours migratoires complexes ou de difficultés d’insertion.
Parallèlement, cette génération grandit dans un environnement fortement marqué par le numérique. Les adolescents et jeunes adultes d’aujourd’hui ont grandi avec les réseaux sociaux, les écrans et un accès rapide à l’information. Ces outils représentent de nombreuses ressources. Ils facilitent la communication, les apprentissages et l’accès aux connaissances. Cependant, cette « hyperconnexion » peut aussi créer certaines fragilités.
La comparaison sociale permanente, la recherche de validation extérieure, la surexposition à certaines informations ou encore les phénomènes de cyberharcèlement peuvent influencer le bien-être psychologique. Les professionnels observent davantage d’anxiété, des difficultés dans la gestion des émotions, une baisse de l’estime de soi ou encore des difficultés relationnelles.
Ces différents facteurs viennent parfois renforcer des vulnérabilités déjà présentes chez les jeunes que nous accompagnons. Certains rencontrent des difficultés à se projeter dans l’avenir. D’autres peinent à faire confiance ou à mobiliser leurs ressources personnelles. Les émotions prennent alors une place importante dans leur quotidien et peuvent influencer leur parcours scolaire, social ou professionnel.
Dans ce contexte, la prise en compte du vécu émotionnel apparaît aujourd’hui comme un enjeu central dans nos pratiques professionnelles. Au-delà des démarches administratives ou éducatives, notre accompagnement vise aussi à proposer un cadre sécurisant, une écoute adaptée et une relation de confiance. Comprendre les émotions des jeunes et leurs réalités actuelles constitue un levier essentiel pour favoriser leur bien-être, leur autonomie et leur capacité à construire leur avenir.
II. Les émotions
Les émotions font partie intégrante de notre vie quotidienne. Ce sont des réactions immédiates, spontanées et souvent brèves face à une situation. Elles provoquent des réactions physiques et psychologiques rapides. Elles influencent à la fois nos réactions physiques, comme l’augmentation du rythme cardiaque, la sensation de chaleur ou le rougissement, mais aussi nos comportements et nos relations avec les autres. Pourtant, il n’est pas toujours facile de les reconnaître ou de les comprendre.
L’émotion comporte plusieurs composantes :
· Aspect physiologique : activation du système nerveux autonome et libération d’hormones.
· Réactions subjectives : ressentis personnels et état émotionnel.
· Expression comportementale : manifestations visibles comme les expressions faciales ou les gestes.
· Motivation et action : tendance à agir en réponse à l’émotion ressentie.
Il est important de ne pas confondre émotion et sentiment. Contrairement à l’émotion, le sentiment est plus durable. Il correspond à ce que l’on ressent après avoir réfléchi ou interprété une émotion. Par exemple : l’amour, la haine ou la confiance sont des sentiments.
Le psychologue Paul Ekman a identifié six émotions fondamentales reconnues à travers les différentes cultures : la joie, la tristesse, la colère, la peur, le dégoût et la surprise.
| Émotion | Description |
| La joie | Émotion agréable liée au plaisir, au bien-être et à la satisfaction |
| La tristesse | Apparaît face à une perte, une déception ou une difficulté |
| La colère | Survient lorsqu’une personne ressent une frustration, une injustice ou une menace |
| La peur | Émotion liée à la perception d’un danger |
| Le dégoût | Réaction de rejet face à quelque chose perçu comme nocif, désagréable ou menaçant |
| La surprise | Apparaît face à un événement inattendu |
L’expression des émotions est également influencée par l’environnement culturel et social. Dès l’enfance, nous apprenons à identifier, nommer et exprimer nos émotions selon les normes de notre entourage. Avec l’expérience, notre compréhension émotionnelle s’enrichit et évolue tout au long de la vie.
1. Fonction de survie et d’adaptation
Certaines émotions, comme la peur ou la colère, jouent un rôle de protection. Elles permettent d’identifier rapidement un danger et de réagir de manière adaptée. La tristesse, quant à elle, favorise souvent la réflexion et l’introspection, ce qui peut aider à faire face à certaines expériences difficiles.
2. Fonction sociale
Les émotions occupent également une place essentielle dans les relations sociales. Les expressions faciales permettent de communiquer rapidement notre état émotionnel et influencent les réactions des autres.
Les émotions peuvent aussi être contagieuses : la joie peut se transmettre dans un groupe, tout comme l’anxiété ou la colère. Cette contagion émotionnelle favorise la synchronisation sociale et contribue à renforcer les liens entre les individus.
Chez les jeunes, les émotions jouent donc un rôle important dans la construction des relations sociales, de l’estime de soi et du bien-être psychologique.
III. Travail de reconnaissance
La reconnaissance des émotions dans l’accompagnement des jeunes en mal-être
Quand on parle de reconnaître les émotions, il y a en réalité deux sens à ce mot, et les deux sont essentiels dans notre pratique.
Sens premier : identifier.
Avant tout, il s’agit de jauger la capacité du jeune à mettre des mots sur ce qu’il ressent. Est-ce qu’il arrive à nommer une émotion ? Est-ce qu’il en a même conscience ? C’est une question importante parce que tout le monde n’a pas le même rapport à ses émotions. Comme ma collègue a pu le dire, ce rapport est construit par la culture, le milieu social, l’éducation, les pratiques familiales. Un jeune qui a grandi dans un environnement où les émotions ne s’expriment pas, voire sont perçues comme une faiblesse, n’aura pas les mêmes ressources qu’un autre.
Lors de l’accompagnement, on peut inviter le jeune à parler de ce qu’il ressent à l’instant présent, ou dans une situation précise qu’on vient d’aborder ensemble. Et là, il y a une règle fondamentale : si la personne a du mal à s’exprimer, on ne suggère pas de réponse. C’est crucial. Suggérer une émotion, c’est risquer de lui mettre des mots qui ne sont pas les siens, et donc de passer à côté de ce qu’elle vit vraiment. Ça revient aussi à fragiliser son pouvoir d’agir, ce principe qui place la personne comme actrice de son propre accompagnement.
Pour contourner cette difficulté, on peut utiliser des outils concrets. Les cartes émotions, par exemple : chaque carte décrit de manière généraliste une émotion. On laisse le jeune choisir librement, puis on lui demande pourquoi il a choisi cette carte et non pas une autre similaire (pourquoi « colère » plutôt que « haine », par exemple). Cette nuance, c’est précisément là où se trouvent les subtilités de son vécu. L’outil devient alors un support de parole, pas une grille de réponses.
Pourquoi est-ce si important de mettre des mots sur ses émotions ? Parce qu’une émotion inhibée, refoulée ou frustrée génère une tension intérieure. La nommer, c’est déjà commencer à la réguler. On parle en psychologie du concept d’alexithymie, qui se définit comme étant la difficulté à identifier et verbaliser ses propres états émotionnels. Phénomène particulièrement fréquent chez les jeunes en souffrance. Mettre des mots, c’est donc une étape thérapeutique à part entière.
Une fois l’émotion identifiée, il faut en comprendre l’origine. Une émotion, c’est toujours une réaction à quelque chose : un événement interne, une pensée, un souvenir, ou quelque chose d’externe, une situation, une relation. Comprendre ce déclencheur, c’est ce qui permet d’avancer.
Sens second : rendre légitime.
Et c’est là qu’intervient le second sens du mot « reconnaître ». Reconnaître une émotion, ce n’est pas seulement l’identifier, c’est aussi lui donner le droit d’exister.
On peut chercher à comprendre l’origine d’une émotion, à la contextualiser, à la rationaliser. Mais cette démarche porte un risque : celui de la rendre illégitime sans le vouloir. Si on explique trop vite pourquoi le jeune ressent ce qu’il ressent, on peut donner l’impression que son émotion est une erreur de raisonnement, quelque chose à corriger. Or, une émotion n’est jamais fausse. Elle est toujours vraie pour celui qui la vit.
Le rôle du travailleur social, c’est donc de tenir les deux ensembles : comprendre sans dévaluer, contextualiser sans invalider. C’est un équilibre délicat, mais c’est au cœur de ce que Carl Rogers appelait l’empathie : non pas ressentir à la place de l’autre, mais reconnaître pleinement ce que l’autre ressent, dans un cadre de respect inconditionnel.
IV. Travail d’accompagnement
Dans l’ensemble de nos pratiques professionnelles en tant que travailleurs sociaux, nous faisons le constat que les émotions occupent une place majeure dans l’accompagnement des jeunes. Que ce soit en MECS, en foyer, dans le milieu scolaire, en prévention spécialisée ou dans d’autres structures éducatives et sociales, les jeunes accompagnés expriment souvent leurs difficultés à travers leurs émotions et leurs comportements. La colère, la frustration, l’anxiété, le sentiment d’abandon, le manque de confiance en soi ou encore la tristesse sont régulièrement observés dans les accompagnements du quotidien.
Cependant, il n’est pas toujours évident pour les jeunes de mettre des mots sur ce qu’ils ressentent. Certains n’ont jamais appris à identifier leurs émotions, d’autres éprouvent des difficultés à verbaliser leur souffrance ou craignent le jugement. Les émotions peuvent alors s’exprimer différemment : par l’agressivité, le retrait, les conflits, les conduites à risque, les passages à l’acte ou encore le refus de communiquer. Ces manifestations viennent souvent traduire un mal-être plus profond qu’il est important de prendre en considération dans l’accompagnement éducatif et social. Dans ce contexte, le travailleur social doit adapter sa posture et ses outils afin de proposer un accompagnement sécurisant et bienveillant. La parole reste importante, mais elle ne peut pas être l’unique moyen d’expression. Il est essentiel de diversifier les supports afin de permettre au jeune de s’exprimer autrement et de trouver des espaces dans lesquels il se sent en confiance. Les médiations éducatives prennent alors tout leur sens dans l’accompagnement.
- Le dessin, par exemple, peut permettre à certains jeunes de représenter leurs émotions lorsqu’ils ne parviennent pas à les verbaliser. Les jeux autour des émotions, les cartes émotionnelles ou les mises en situation favorisent également l’identification des ressentis et l’apprentissage de la gestion émotionnelle. À travers ces outils, les jeunes apprennent progressivement à reconnaître ce qu’ils ressentent, à comprendre leurs réactions et à développer des moyens d’expression plus adaptés.
- Le sport constitue également un support particulièrement intéressant dans le travail autour des émotions. L’activité physique permet souvent de libérer les tensions, de canaliser l’agressivité et de favoriser l’apaisement. Elle peut aussi contribuer à renforcer l’estime de soi, le respect des règles et le lien aux autres. Dans certains accompagnements, les activités sportives servent de médiation pour entrer en relation avec des jeunes qui éprouvent des difficultés dans les échanges verbaux classiques.
- Aujourd’hui, les médiations animales prennent également une place de plus en plus importante dans les pratiques éducatives et thérapeutiques. L’équithérapie, notamment, est de plus en plus développée en France et représente un véritable levier dans l’accompagnement des jeunes en difficulté. Le cheval agit comme un médiateur relationnel : il permet au jeune de travailler la confiance, la gestion des émotions, le rapport au corps, la concentration et la communication non verbale. Le contact avec l’animal peut avoir un effet apaisant et sécurisant, notamment chez des jeunes présentant des troubles anxieux, des traumatismes ou des difficultés relationnelles importantes.
D’autres formes de médiation animale existent également, comme la cynothérapie, qui utilise la présence du chien dans l’accompagnement éducatif ou thérapeutique. La relation avec l’animal peut favoriser le sentiment de sécurité affective, diminuer le stress et faciliter l’expression émotionnelle. Ces médiations permettent souvent de créer un lien différent entre le professionnel et le jeune, dans un cadre moins formel et plus rassurant.
Le travail autour des émotions ne peut cependant pas reposer uniquement sur les travailleurs sociaux. Il nécessite un véritable travail partenarial afin d’apporter des réponses adaptées aux besoins des jeunes et de leurs familles. En France, nous disposons d’un réseau associatif et institutionnel riche qui peut soutenir les accompagnements :
- La Maison des Adolescents, par exemple, constitue un acteur important dans l’accueil, l’écoute et l’orientation des jeunes confrontés à des difficultés psychologiques, relationnelles ou familiales. Ces structures proposent des espaces de parole, des consultations psychologiques, des accompagnements éducatifs et un soutien aux familles.
- Les Centres Médico-Psychologiques (CMP) jouent également un rôle essentiel dans la prise en charge de la souffrance psychique des jeunes. Les psychologues, pédopsychiatres et éducateurs spécialisés qui y interviennent permettent d’apporter un accompagnement complémentaire au travail éducatif réalisé sur le terrain. Les Centres Médico-Psycho-Pédagogiques (CMPP) peuvent également intervenir auprès des jeunes rencontrant des difficultés émotionnelles, comportementales ou scolaires nécessitant un suivi spécifique.
- D’autres partenaires institutionnels occupent une place importante dans l’accompagnement des jeunes, comme l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) ou la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), qui participent à la coordination des parcours et à la mise en place d’un accompagnement éducatif adapté. Les missions locales peuvent également soutenir les jeunes dans leur insertion sociale et professionnelle, notamment lorsqu’un manque de confiance en soi ou des difficultés émotionnelles viennent freiner leurs projets.
Le partenariat avec les établissements scolaires reste également fondamental. Les infirmiers scolaires, assistants sociaux, psychologues de l’Éducation nationale, conseillers principaux d’éducation (CPE) et équipes pédagogiques permettent souvent de repérer certaines difficultés émotionnelles et d’assurer un suivi cohérent autour du jeune.
Enfin, les associations sportives, culturelles et de prévention spécialisée représentent des partenaires précieux. Le sport, les ateliers artistiques, le théâtre, la musique ou encore les activités collectives proposées dans les maisons de quartier et les MJC favorisent l’expression de soi, la socialisation et le développement de l’estime personnelle. Ces espaces permettent aux jeunes d’exprimer leurs émotions différemment, dans un cadre parfois plus rassurant et moins formel que les accompagnements classiques.
Ainsi, le travail autour des émotions représente aujourd’hui un enjeu majeur dans l’accompagnement éducatif et social des jeunes. Il nécessite une posture professionnelle basée sur l’écoute, la patience, la bienveillance et l’adaptation aux besoins de chacun. Chaque jeune possède son propre vécu, ses fragilités et ses capacités d’expression. L’objectif est donc de lui permettre progressivement de mieux comprendre ses émotions, de les exprimer de manière adaptée et de développer des ressources favorisant son bien-être, son autonomie et son insertion sociale.