Extrait de son mémoire CAFERUIS[1] sous la direction de S. Marteddu
1 De la difficulté à accepter l’exil
Les MNA sont des mineurs qui quittent leur pays d’origine, le plus souvent de façon contrainte et sans aucune préparation à la séparation, l’exil et aux épreuves du parcours migratoire. Angelina Étiemble et Omar Zanna[2] identifient à travers une étude de recherche, sept catégories non cloisonnées de motifs de départ : exploités, errants, exilés, mandatés, fugueurs, aspirants, rejoignants.
Ces catégories peuvent être donc être appréhendées comme motifs de départ, mais renseignent aussi sur la notion de libre choix et de préparation de la migration, marqueur essentiel des futures difficultés d’adaptation et de mal-être.
Ces jeunes se singularisent tous d’une part, par leur parcours migratoire qui « ne peut se réduire au simple passage d’une frontière géographique à une autre »[3] et d’autre part, par une privation de repères pourtant indispensables dans le processus de la construction identitaire. Ce périple, exige de l’individu encore enfant, des remaniements psychiques profonds nécessaires pour s’adapter aux différentes situations rencontrées. Ainsi, cet « adolescent, par l’expérience de la migration est extrait de sa trame sociale et relationnelle, c’est à dire de son environnement humain protecteur, mais aussi de sa culture et de sa langue qui sous-tendent les identifications nécessaires pour le fabriquer comme individu et qui vont lui permettre de s’individualiser […].
Cette extraction, véritable rupture, est potentiellement dépersonnalisante car elle déconnecte le sujet de son maillage culturel et de ses repères symboliques […]. Il n’y a plus de signifiant culturel et relationnel, il n’y a plus le “travail de culture” qui inscrit le sujet dans un réseau d’identifications porteur de son identité propre et qui le met en sens »[4].
Contraint à des mécanismes adaptatifs, des réaménagements culturels et symboliques, il est souvent envahi par les différences et le cumul des expériences traumatiques survenues avant, pendant et après le voyage migratoire. La prise en charge des MNA, a pour but de maximiser l’autonomie de chacun dans un délai relativement restreint. Ce délai est circonscrit d’une part par une ordonnance de placement provisoire et d’autre part par la majorité du jeune. Dès lors, l’étape des 18 ans est perçue comme déterminante, puisqu’elle signifie à la fois l’arrêt de la prise en charge obligatoire, mais aussi la régularisation ou non, de la situation administrative. Cette “frontière” du passage dans le monde adulte est donc particulièrement angoissante pour des jeunes dont la difficulté est déjà de reconstruire des morceaux éparpillés de leur vie, pour donner suite à l’effondrement des contenants familiaux et culturels.
D’après S. Gaultier, on touche ici l’une des problématiques essentielles de la prise en charge des MNA, celle du « paradoxe de l’accueil »[5]. Il le définit comme la contradiction dans la conception de l’accueil de ces jeunes, qui oscille entre protection et insécurité dans la mesure où, en tant que mineurs, les MNA sont protégés au titre de la protection de l’enfance, mais qu’ils restent exposés à la menace d’être (doublement) expulsés à leurs 18 ans. C’est ici un paradoxe qui exerce une pression maximale dans le parcours du MNA, et le pousse à internaliser ses troubles, son mal-être puisque ces symptômes pourraient bouleverser et contredire les efforts qu’il est en train de mettre en place pour légitimer sa place dans la société Française.
2 Des mineurs rencontrant d’importants problèmes de santé
Le Haut Conseil de Santé Publique (HCSP) distingue trois catégories de problèmes de santé chez les MNA[6] : la santé psychique dégradée, les troubles liés à la précarité des conditions de vie et aux trajectoires et enfin les risques infectieux.
Parmi ces catégories, la littérature scientifique montre une propension plus importante de problèmes de santé mentale chez les MNA par rapport à d’autres populations[7]. Cela se manifeste par des États de Stress Post-Traumatique (ESPT), de l’anxiété ou de la dépression[8] avec des taux de prévalence jusqu’à deux fois plus élevés qu’en population générale[9]. Le HCSP estime que 41% des MNA ont des troubles d’ordre psychique, incluant ESPT, dépression, anxiété et trouble du sommeil[10].
Lorsque l’on s’intéresse aux origines de ces maux, on constate que 87% des jeunes interrogés déclarent avoir subi des violences, tortures ou maltraitances le long de leur parcours migratoire.[11] En France, d’après une étude réalisée en Gironde, 52% des MNA déclarent avoir vécu des événements psychologiquement traumatisants, 45% sont en état de stress post traumatique, 41 % sont atteints de trouble du sommeil, 37% présentent de l’anxiété et 34% ont des symptômes dépressifs[12]. A l’international, une étude réalisée en Norvège et en Belgique[13] met en avant que 52% des MNA souffrent d’ESPT, 38% de troubles anxieux et 44% de dépression. Cet alignement des données dans des contextes différents, laisse à penser que ces symptômes sont caractéristiques de ce public et non induits par des conditions de vie dans le pays d’accueil.
D’autre part, pour ne pas être envahis par les angoisses, nombre d’entre eux recourent à des adaptations en faux self pour ne pas s’effondrer mais restent particulièrement vulnérables aux résurgences de leur mémoire traumatique. Cette adaptation en faux self que l’on retrouve par exemple dans les comportements d’hyperintégration ou hyperadaptation rend le repérage du mal-être plus complexe, plus insidieux par les équipes éducatives et les professionnels de santé, contribuant entre autres aux difficultés de diagnostic des problèmes de santé mentale des MNA[14]. Enfin, plus récemment, la crise de la COVID-19, a contribué à dégrader la santé mentale de ce public. En effet, d’après une étude menée par Médecins Sans Frontières (MSF)[15] sur 124 jeunes, « le confinement a modifié le rapport au sommeil de 43 % d’entre eux, avec des dérégulations, des angoisses nocturnes ou de l’hypersomnie »[16]. De façon plus générale, « 30 % d’entre eux ont vu une augmentation de leur symptomatologie, qu’il s’agisse de troubles dépressifs, de psycho-traumatismes ou de troubles réactionnels à des facteurs de stress »[17]. La crise sanitaire, jalonnée par ces différents confinements, est venue « se connecter à un premier trauma, une première expérience liée à la mort »[18] et a donc été en quelque sorte un déclencheur, un accélérateur de mal-être quel que soit le territoire d’accueil en France.
[1] CAFERUIS : Certificat d’Aptitude aux Fonctions d’Encadrement et de Responsable d’Unité d’Intervention Sociale
[2] ÉTIEMBLE, Angelina et ZANNA, Omar. Des typologies pour faire connaissance avec les mineurs isolés étrangers et mieux les accompagner, 2012, 16 p.
[3] THIBAUDEAU, Caroline. Mineurs étrangers isolés : expérience brutale de la séparation, La lettre de l’enfance et de l’adolescence, vol. no 64, no. 2, 2006, pp. 97-104.
[4] Ibid.
[5] GAULTIER, Sydney. Les mineurs non accompagnés sont confrontés au paradoxe de l’accueil. Actualités sociales hebdomadaires, 3037, 2017, p. 26-27.
[6] Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Avis relatif au bilan de santé des enfants étrangers Isolés, Paris, 7 novembre 2019, 82 p.
[7] KADIR, Ayesha, BATTERSBY, Anna, SPENCER, Nick, HJERN, Anders, Children on the move in Europe: a narrative review of the evidence on the health risks, health needs and health policy for asylum seeking, refugee and undocumented children. BMJ paediatrics open vol. 3, 31 Jan. 2019, 15 p.
[8] EL-AWAD, Usama, FATHI, Atefeh, PETERMANN, Franz, REINELT Tilman, Promoting Mental Health in Unaccompanied Refugee Minors: Recommendations for Primary Support Programs, Brain sciences vol. 7,11 146., 1 Nov. 2017, 12 p
[9] HUERNER, Julia, KARNIK, Niranjan S, VOELKL-KERNSTOCK, Sabine, GRANDITSCH, Elisabeth, DERVIC Kanita, FRIEDRICH, Max H, STEINER, Hans, Mental Health Issues in Unaccompanied Refugee Minors. Child and Adolescent Psychiatry and Mental Health 3, Article 13, 2 April. 2009. 10 p.
[10] op.cit.
[11] MEDECINS SANS FRONTIERES (MSF), Les mineurs non accompagnés, symbole d’une politique maltraitante. Rapport MSF du juillet 2019 Paris, 58p
[12] BAUDINO, Pierre. État de santé des mineurs isolés étrangers accueillis en Gironde entre 2011 et 2013. Thèse : Médecine humaine et pathologie : Université de Bordeaux, 2015, 97 p.
[13] VERVLIET, Marianne, MEYER DEMOTT, Melinda A., JAKOBSEN, Marianne, BROEKAERT, Eric, HEIR, Trond, DERLUYN, Ilse, The mental health of unaccompanied refugee minors on arrival in the host country, Scandinavian Journal of Psychology, vol 55, n°1, 2014, pp.33-37.
[14] BOUAZIZ, Nora et YEIM, Sunthavy. Les risques d’erreurs diagnostiques chez les mineurs isolés étrangers, Adolescence, vol. t. 31 3, no. 3, 2013, p. 625-632.
[15] MSF et le COMEDE. Vivre le confinement : les mineurs non accompagnés en recours face à l’épidémie de Covid- 19, Avril 2021, 46p.
[16] MEDECINS SANS FRONTIERES. Covid-19 en France : comment les mineurs non accompagnés ont-ils vécu le confinement ? réf. du 6 Avril 2021. Disponible sur : https://www.msf.fr/actualites/covid-19-en-france-comment- les-mineurs-non-accompagnes-ont-ils-vecu-le-confinement.
[17] Ibid.
[18] Ibid.